Sale journée pour la Jupe

Le dernier film dans lequel joue Isabelle Adjani, La Journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld, a été privé de diffusion dans les grands réseaux de distribution cinématographique (UGC, Gaumont, Pathé, CGR) pour avoir osé préférer passer en avant-première sur Arte, où il a obtenu l’une des dix meilleures d’audience de la chaîne depuis son lancement.
Une situation pourtant naturelle puisque cette chaîne a été la seule à prendre le risque de produire ce film. Mais il s’agit d’une question de principe chez les responsables de ces réseaux, et cette punition absurde a déjà été subie par plusieurs films produits par la chaîne culturelle, dont par exemple Les Roseaux sauvages d’André Téchiné, qui s’est malgré cela révélé son plus gros succès commercial à ce jour…
La ligne de défense des grands réseaux est connue, et Guy Verrecchia, directeur général d’UGC, l’invoque à nouveau : « Un film ne peut venir chez nous juste après une diffusion à la télévision. Il faut choisir : soit on renonce au premier passage télé et alors bienvenue chez nous, soit on choisit la télévision et alors on attend quelques années et une sortie dans le cadre d’un festival ou d’une rétrospective. »1
Cette crispation archaïque du cinéma à l’égard de la télévision, à une époque où le moindre blockbuster américain peut être téléchargé avant même sa sortie en salles, n’est pas franchement visionnaire. Et elle promet à ce type de réseau des lendemains qui chantent…
Cela dit, M. Verrecchia oublie de préciser que son entreprise a elle-même commencé depuis belle lurette la mutation de son réseau vers un format télévisuel sur grand écran et qu’elle rêve de combiner les avantages des deux médias : des matériels de projection numérique sont désormais installés dans les plus grandes salles du réseau et des retransmissions d’événements culturels (concerts lyriques ou rock, théâtre, etc) ont d’ores et déjà eu lieu, transformant ces temples du 7ème art en une sorte de « TF1 ou MTV en salle ». Les actes, on le voit, ne suivent pas forcément les paroles.
Cette piètre attitude est à rapprocher de l’accueil réservé à Southland Tales, le nouveau film de Richard Kelly, réalisateur du très estimé Donnie Darko. Le metteur en scène a été apparemment moins inspiré pour celui-ci, présenté au dernier Festival de Cannes mais qui a été refusé de sortie en salles pour cause de flop outre Atlantique. Il doit donc se contenter d’une sortie directe en DVD.
L’auteur, beau joueur, se console en notant que « les jeunes générations ont à leur disposition des technologies extrêmement sophistiquées. Donc ce n’est plus vraiment essentiel de découvrir des films d’abord en salles puis devant sa télévision, chez soi. Depuis que j’ai découvert le Blu-ray, je suis devenu fanatique. Je me suis ruiné dans l’achat d’un écran géant et d’un lecteur. C’est extraordinaire : la qualité est meilleure que dans une salle de cinéma. »²
Le pire, c’est qu’il est vraisemblable que M. Verrecchia pense la même chose, qu’il possède également un écran géant chez lui et qu’il y regarde plus souvent ses films que dans une salle de cinéma… C’est sans doute pour cela qu’il ne sort plus et ne voit pas le monde changer autour de lui !
1 Le Monde daté du 2 avril 2009
2 Libération du 1er avril 2009