Musique et diligence

Vous avez sans doute entendu parler de ce site qui affole tout ce que le web compte de hipsters ? We are Hunted est un nouveau site de streaming musical – écoute en direct sur Internet – offrant à ses utilisateurs un classement des chansons les plus « hot » du moment.
La particularité de We are Hunted – WAH pour les intimes – est de court-circuiter le mètre étalon traditionnel de la mesure de réussite d’un disque : le nombre de vente. WAH préfère calculer le succès d’un artiste à travers sa présence sur la blogosphère, les sites de P2P, Twitter et les réseaux sociaux.
Cette petite révolution préfigure les futures modalités de rémunération des musiciens sur la toile. Nous allons passer d’un modèle dominé par la valeur d’échange à celui où la valeur d’usage prime.
En clair, aujourd’hui, j’achète un disque dont les recettes sont redistribuées aux ayant droits. Une fois le produit acquis, sa deuxième vie – copie, échange – échappe à la maison de disque (les pourfendeurs du piratage en savent quelque chose).
Demain, on pourra calculer le nombre de « streams » d’un morceau sur la toile, via un système de tracking intégré au fichier musical. Les ayants droit pourront ainsi percevoir leur dû quelque soit le lieu, la date ou la fréquence d’écoute du morceau…
Deezer expérimente déjà partiellement cette méthode, en rémunérant les majors partenaires au nombre de diffusions. Apple ou Nokia évoquent quant à eux des projets d’abonnements musicaux vendus avec leurs appareils, façon forfait téléphonique.
De fait, nous assistons actuellement au renversement du paradigme économique de la musique.
Comme le soulignait Jacques Perriault de l’université Paris X, le processus d’adoption des innovations se nourrit systématiquement des modèles ancestraux.
Ainsi, les premiers wagons ressemblaient à des diligences montés sur rails, les premières automobiles s’inspiraient des voitures à cheval, la photographie des compositions picturales, la télévision du théâtre, la musique en ligne… de la musique hors ligne. Malgré l’apparente immatérialité du mp3, l’acte de téléchargement et de stockage sur un ordinateur demeure intimement lié à la notion de propriété matérielle.
Demain, la démocratisation du streaming et de la valeur d’usage des chansons relègueront au rang des pratiques passées la possession de musique…
Je détecte un petit problème dans ce système.
Avec l’achat d’un disque, je comprends comment en retour l’artiste est payé.
Ici, avec une écoute sur un site de streaming ou un téléchargement gratuit sur un site de P2P, il n’y a aucune transaction, donc comment l’artiste peut être rémunéré ? Ce n’est pas parce qu’un titre est très présent sur la toile qu’il est rémunérateur pour autant.
Pour preuve, le titre le plus écouté sur Deezer cette année a été écouté près de 250 000 fois et a rapporté à l’artiste seulement 150 euros de droits d’auteur grâce à la publicité.
Donc même si le concept de valeur d’usage est séduisant, je ne perçois pas comment il peut fonctionner. Je ne crois pas pour autant qu’Hadopi soit une solution.
L’exemple cité de Deezer est un peu réducteur : certes l’artiste n’a quasiment rien touché malgré 250 000 streams mais il est clair que la pub ne sera jamais la seule source de revenus !
D’où la multiplication des propositions d’abonnements payants (cf Spotify) qui seront sûrement (un peu) plus rémunératrices pour les artistes.
D’autre part, Deezer est un distributeur parmi d’autres et n’est pas par conséquent l’unique source de revenus d’un artiste.
Un exemple qui illustre bien le switch de la possession vers l’usage est probablement l’industrie du transport, avec les nombreux projets d’auto-partage qui fleurissent un peu partout…ou encore le test mené par Smart à Ulm en Allemagne (Smart en libre-service dans la ville avec un prix de location calculé à la minute)
Une affaire à suivre !
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